a propos de montagne noire
a propos de montagne noire"Le Canard n° 10 - Mai 2000

Les idées les plus répandues sur la liberté indiquent que celle-ci ne peut naître que dans et de la contrainte. Il me semble qu’un mot manque à toutes ces affirmations, c’est “parfois” : la liberté, parfois, peut naître dans et de la contrainte. Cela adoucit quelque peu ce qu’une morale bien ancrée, et puisant dans un fond religieux diffus mais présent, perpétue indubitablement. Il faudrait bien sûr s’entendre sur ce qu’est la liberté... Vaste débat. La philosophie s’y perd et la politique y projette tout et son contraire. Par contre, on peut aisément faire l’inventaire des contraintes et surtout celles dont on se passerait bien : contraintes économiques, contraintes de corps, coercition, censure, etc... Nos esprits habitués aux dualismes les plus tenaces sentent ce qui est contraire à la liberté sans forcément préciser ce qu’elle est ou en la limitant volontairement c’est à dire en la contraignant. La boucle est bouclée. Dans cette confusion des idées, reste l’action : si on enlève contrainte après contrainte, que reste-t-il ? Ou plutôt, que découvre-t-on ? Faire de la musique ou toute autre pratique d’art dans cet esprit amène à remettre toute sa mémoire en question comme autant de contrainte à se méfier. Couche après couche, on peut désirer par nécessité artistique retirer tous les gestes et tous les points du vues trop bien connus de soi pour découvrir peut-être d’autres infléchissements.

Si l’improvisation est libre, alors peut-être est-il possible d’enregistrer celle-ci avec liberté, c’est à dire sans la contrainte d’une acoustique préétablie, en changeant de position par rapport à l’objet sonore et en captant ce qu’on veut toujours gommer autour de l’acte artistique lui-même : la réalité. Cette démarche est venue de notre rencontre. D’un côté comme de l’autre (des musiciens instrumentistes et des musiciens de la captation du son), la nécessité de transformer notre pratique, pour tenter un équilibre entre le musical et le sonore au point d’en oublier leurs définitions bien trop divisées, est l’un des fondements de notre travail au sein de l’association Ouie Dire Productions.

Quand Michel Doneda, Laurent Sassi, Marc Pichelin et moi-même avons entrepris d’enregistrer les pièces qui se trouvent sur le CD Montagne Noire, nous désirions seulement poursuivre un projet qui avait démarré quelques années plus tôt. Il nous a suffit d’emprunter une camionnette nous permettant de transporter nos instruments et le matériel d’enregistrement et de parcourir la région. Comme pour un filmage, des repérages avaient déjà été faits, d’autres ont été effectués sur le moment. Par repérages on entend ceux des lieux qui portent en eux des acoustiques particulières (bien qu’elles puissent changer avec l’air qui les porte selon l’heure ou la météo) et des éléments trouvés utilisés comme instruments.

Travailler sans pression, sans public, sans horaires, sans obligations, avec seulement le désir de faire quelque chose qui soit neuf pour nous dans le rapport entre la musique, le lieu où elle est émise et les micros qui captent l’ensemble. Et bien sûr, l’interaction entre nos écoutes, nos volontés sonores et les hasards atmosphériques agissent sur la musique et sur la manière de manier les micros : il se passe autre chose. Jouer de la musique n’est vraiment plus suffisant. L’ensemble des contraintes professionnelles qui empêchent le son d’exister pour lui-même est soudainement mis à nu. Le sentiment de liberté - celui d’une errance permettant d’entendre autrement, sans doute plus largement, sans rien omettre des collusions rythmiques et non-intentionnelles de la nature - ce sentiment est plus fort que toute obligation d’être artiste.

Par nécessité d’équilibre, nous sommes revenus dans la montagne un an après les premiers enregistrements pour chercher d’autres lieux et donc d’autres attitudes sonores. C’est dire qu’on a pris notre temps. Le temps de l’écoute. Parallèlement, on a aussi pris notre temps pour concevoir les enveloppes qui allait contenir le CD et les cartes postales qui allaient l’accompagner. J’espère que les oreilles attentives entendent plus que les sons gravés sur la galette de plastique. J’espère que ce sentiment de liberté que nous avons vécu donne à chaque auditeur le goût pour la liberté, celle qui n’a besoin d’aucune contrainte pour être créatrice.

Mais Montagne Noire était une première tentative. La collection POIL comporte désormais 4 références. La dernière en date, Grésigne de Martine Altenburger et Jean Pallandre, me paraît franchir un grand pas dans un autre domaine de la liberté, celui du musical lui-même tant le violoncelle et les micros semblent faire partie du lieu en présence. Ils ne sont pas plus et pas moins que les animaux, le vent, les moteurs, l’eau, les feuilles et les herbes folles. Il semble que toute volonté de faire musique avec un espace naturel ait disparut. Ce n’est même pas faire musique dans un espace non plus, c’est la musique d’un moment de cet espace.-