john cage. silence, conférences et écrits.
"Texte paru dans Revue & Corrigée et reproduit dans le volume Rencontrer Encountering John Cage paru chez voixeditions.John Cage. Silence, Conférences et écrits. Traduction de Vincent Barras. Editions Héros-Limite/Contrechamps, Genève. ISBN :2-9700300-6-3
John Cage. Journal : comment rendre le monde meilleur (on ne fait qu'aggraver les choses). Traduction de Christophe Marchand-Kiss. Editions Héros-Limite/Contrechamps, Genève. ISBN :2-9700300-7-1
Depuis quelques temps les écrits de ou sur John Cage sont publiés en français à un rythme assez soutenu : réédition chez L'Herne du dialogue avec le philosophe Daniel Charles Pour les Oiseaux (malheureusement émaillée de coquilles indignes, à croire que le livre paru à l'origine chez Belfond en 1976 a été recopié en Thaïlande dans ces fameuses usines de copistes ne connaissant rien de la langue de Molière...), nouvelle version chez Desclée de Brouwer des indispensables Gloses sur John Cage du même Daniel Charles, première parution en français aux Editions des Syrtes des Conversations avec John Cage de Richard Kostelanetz, etc. Pendant longtemps ces écrits étaient introuvables en français et la première salve de cette série fut la parution en 1998 du petit livre de poèmes traduits par Christophe Marchand-Kiss aux Editions Textuel qui laissait malgré tout sur sa faim tout amateur cagien francophone mais non polyglotte.
Il aura fallu près de trente ans avant qu'un éditeur et un traducteur aient le courage de travailler à une nouvelle édition en français du Silence de John Cage. Les Editions Héros-Limite de Genève sortent en effet, et en coproduction avec les éditions Contrechamps, un bel ouvrage à la traduction fluide et précise du texte considéré comme l'un des plus importants - du moins historiquement - du compositeur-poète. Déjà, on est attiré par le nom des éditions portant le titre d'un des recueils du poète Ghérasim Luca puis par celui du traducteur - Vincent Barras - connu pour ses écrits sur l'art contemporain et organisateur des soirées de poésie sonore au festival de La Bâtie à Genève ou qu'on retrouve parfois en compagnie du pianiste Jacques Demierre. Il y a bien longtemps que la traduction de Monique Fong du même ouvrage paru chez Denoël sous la direction de Maurice Nadeau ne se trouvait plus que chez quelques bouquinistes éclairés avant qu'il ne reparaisse soudainement en février dernier chez le même éditeur. Après une si longue attente on se trouve donc aujourd'hui avec deux éditions complémentaires : Outre les différences de traduction il y a en plus dans l'ouvrage paru chez Denoël des textes provenants de A Year From Monday (autre recueil dont la traduction complète n'est pas encore parue à ce jour) mais qui ne présente pas la totalité des textes de l'édition américaine originale ce qui est le par contre cas dans la nouvelle édition chez Héros-Limite. C'est donc à une sorte de jeu de piste que le lecteur francophone doit se plier pour retrouver la structure du livre original. Mais venons-en au contenu.
Silence, paru en 1961, présente une série d'articles et de conférences que John Cage avaient composés pendant les vingt années précédentes. Si j'emploie le mot composés c'est qu'il y a bien une continuité totale avec son travail de composition musicale, certains textes étant de véritables partitions que tout un chacun peut interpréter. J'encourage d'ailleurs les lecteurs à les jouer en les lisant à haute-voix en suivant les indications. Ainsi la célèbre Conférence sur Rien où le texte est réparti sur quatre colonnes par page comme autant de pulsations donnant à la lecture la sensation de la structure sur laquelle il est bâti et permet d'approcher de manière ludique la notion de vacuité chère au bouddhisme Zen que John Cage côtoie depuis qu'il suivit les conférences de D.T. Suzuki dans les années 40. Ce texte est essentiel car il est un exemple de l'extraordinaire faculté de Cage à mêler fond et forme selon le principe anarchiste : "les moyens doivent être à l'image de la fin". Plutôt que de faire entendre le sens et les sons (ici le texte de la conférence et les silences induits par la structure sur les pages), ceux-ci sont laissés à entendre et chacun de rebondir dans les décalages produits par la rythmique permettant une appréhension/compréhension multiforme car c'est bien dans les suspensions induites par cette rythmique que peut venir se loger les voyages de la réflexion et du questionnement. Au cœur du texte, se trouve donc une multitude d'espaces de liberté que chacun est invité à explorer. Autre expérience facilement réalisable est la lecture au chronomètre des 45' pour un orateur qu'on peut lire/dire en superposant les musiques écrites à la même époque (il faut rappeler que toutes les pièces de Cage portant pour titre leur durée ainsi que les Numbers Pieces sont superposables pour former un formidable Musicircus versant musical du Chaos taoïste). Plus délicat à réaliser car il faut, pour bien faire, se servir d'un magnétophone ou d'un logiciel multipiste, le texte Où allons-nous ? et que faisons-nous basé sur la structure de Cartridge Music (on se souviendra avec éblouissement de la version enregistrée de cette dernière par Cage et David Tudor en 1960, version qui continue de remettre les pendules à l'heure...). Composé de quatre textes dont les phrases se superposent pour former un chœur à quatre voix où les mots se télescopent à la manière un cadavre exquis sonore permettant à l'oreille de composer ses propres associations selon qu'on se laisse aller ou qu'on tente de suivre chacun des discours. Il y a donc dans tous ces textes le souci des interstices dans lesquels l'auditeur ou le lecteur peut se glisser. On ne subit en aucune façon les textes, ils constituent plutôt une invitation à bouleverser sa manière d'entendre et sa manière de dire. La traduction de Vincent Barras me paraît à cet égard plus propice à ce jeu que celle de Monique Fong qui donne l'impression de piétiner sur place au lieu de porter le sens, de le libérer en quelque sorte dans le mouvement même de la parole.
Les Editions Héros-Limite, toujours associées aux éditions Contrechamps, éditent dans la foulée le texte politique/poétique Journal : comment rendre le monde meilleur (on ne fait qu'aggraver les choses) dont la première partie était parue dans sa version originale dans le recueil A Year From Monday en 1965 (en quelque sorte le deuxième volume de Silence) et que Cage augmenta jusqu'en 1982. Si dans la version originale le texte est entrecoupé d'autres textes (dont malheureusement beaucoup ne sont pas encore traduits en français), il est ici rassemblé en un seul morceau. Comme nous l'avons vu plus haut, John Cage ne se contente pas d'écrire de manière linéaire ses pensées et ses réflexions, il lui faut un processus le libérant de ses habitudes. Dans ce texte, il utilise une série d'opérations de hasards : le nombre de mots à écrire par jour, la longueur des marges gauches et droites ainsi que le choix des polices de caractères parmi les douze disponibles sur une machine à écrire IBM ce qui n'est pas sans relation avec la notion de ready-made de Marcel Duchamp. La présente traduction (dont une partie avait été publiée aux Editions Textuel) ne peut respecter le nombre de mots tirés aux hasard mais la mise en page est parfaitement respectée et le choix des polices de caractères est très proche de l'édition originale. Ce texte est un formidable téléscopage de réflexions, de conversations entendues, de propositions de bon sens ou totalement naïves, de points de vue anarchistes ou anarchisants, de visions fugitives, etc... où se côtoient D.T. Suzuki, Buckminster Fuller, Marcel Duchamp, Thoreau, James Joyce, Marshall McLuhan, ses propres parents, etc... bref tout ce qui constitue la cosmogonie vivante et mouvante qui nourrit son travail d'homme et d'artiste. On se souvient qu'il sera toute sa vie souvent frappé par telle ou telle rencontre, qu'elle soit humaine, philosophique ou artistique et ces rencontres ou plutôt ces chocs auront des conséquences importantes dans le déroulement de sa pensée et de son action. Ce livre est un véritable tissu fait de ces chocs où la vie quotidienne s'entremêle avec le Zen, ou la pensée politique est d'abord une poétique et la mise en relation de tous ces morceaux se fait dans le processus utilisé : par le jeu des polices de caractères se retrouvent dans ce que l'œil perçoit comme une unité différents éléments épars qui seraient restés séparés conceptuellement sans lui. Le processus d'écriture révèle la réalité en approchant ce que John Cage considérait comme les opérations utilisées par la nature : sa pensée se fait rhyzomatique, sans hiérarchie ou les éléments trouvés ne sont pas comparés mais se frottent les uns aux autres. En résulte une joyeuse excitation ou la pensée n'est plus seulement mentale et réservée à ses spécialistes mais montre le monde - intérieur, tellurique, écologique, politique,... - en transformation perpétuelle par le jeu de ses vitesses, de sa fureur, de son silence.
L'œuvre de John Cage, qu'elle soit musicale, graphique ou poétique reste d'une cohérence incroyable au cœur même de sa diversité. Utilisant les mêmes processus destinés à le libérer de lui-même aussi bien pour composer une partition, un poème, une aquarelle ou une installation il indique à quel point il est possible d'explorer le monde quand on se débarrasse des bagages qui ne sont pas les siens. Ces deux livres magnifiques que les Editions Héros-Limite ont eu la bonne idée de faire paraître en français sont donc à mettre en relation avec tout le reste de son œuvre et je voudrais rappeler à quel point aujourd'hui il est de bon ton de parler de cet artiste et de son influence majeure dans l'art du XXème siècle mais que bien peu accepte d'entendre et de jouer - vraiment - sa musique... Il me tarde aujourd'hui que paraisse en français d'autres de ses écrits : M : Writings '67 - '72, Empty Words : Writings '73 - '78, X : Writings '79 - '82 ou bien encore ce beau poème composé en 1988, basé sur des principes et sur les noms d'illustres penseurs anarchistes : Anarchy paru aux éditions universitaire de Wesleyan.